Révolution togolaise : Le tour de garde

“Un peuple qui commande, sous l’empire d’une bonne constitution, sera aussi stable, aussi prudent, aussi reconnaissant qu’un prince ; que dis-je ? il le sera plus encore que le prince le plus estimé pour sa sagesse. D’un autre côté, un prince qui a su se délivrer du joug des lois sera plus ingrat, plus mobile, plus imprudent que le peuple” Nicolas Machiavel, Le Prince

Révolution togolaise : Le tour de garde
Les femmes togolaises protestent dans les rues de Lomé, 20 janvier 2018

Par Jean-Baptiste K.

Le moment d’Esther

Les femmes sont l’avenir de la nation togolaise. Elles sont rentrées dans la danse de la contestation au Togo ce 20 janvier 2018. Elles ont parlé et porté la douleur de toute une nation. Elles promettent de revenir si elles ne sont pas entendues…jusqu’à la victoire finale. Toutes portent en elles les germes du renouveau et l’espoir du peuple. Elles relancent l’élan de la révolution togolaise amorcée depuis six mois et qui tarde à rencontrer le succès escompté face à la résistance d’une des plus vieilles dictatures au monde. Nous avons appelé de nos vœux la prise de relais par la société civile. Les femmes togolaises ont fait mieux. Elles nous ont donné et la société civile et les égéries nécessaires à son animation. Ne boudons pas notre plaisir. Il faut savoir lire dans l’air du temps. Le tournant est décisif. Les révolutions et les combats pour la conquête de la liberté sont aussi l’œuvre de femmes résolues et déterminées qui, contre vents et marées, ont su aller jusqu’au bout du combat pour la vie. Qu’on se le dise : ces femmes togolaises vont nous étonner comme en 1932. Le patriotisme togolais génère ses Rosa Parks. Mesdames Adjamagbo et Amégavi ne sont plus à présenter. Elles ont, comme d’autres vaillantes femmes, prouvé depuis belle lurette la valeur de leur engagement. L’action opiniâtre et magnifique de Farida Nabouréma ou Fousséna Djabga fait énormément de mal à la satrapie en place à Lomé 2. D’autres figures émergent et consolident la colonne de femmes qui portent le flambeau de la contestation du régime dictatorial.

Un coup de chapeau doit cependant être tiré à la coalition des 14 qui a su prendre le recul stratégique nécessaire et favoriser l’expression de la société civile togolaise sous l’impulsion des femmes. Il fallait sortir de l’angle d’attaque récurrent d’une tentative de prise de pouvoir par la rue. Il convient à présent d’aller plus loin et d’asseoir progressivement les bases d’une crédibilité nationale et internationale. Il faut de la coalition une véritable machine de conquête et d’exercice du pouvoir.

Réussir l’aggiornamento de l’opposition au Togo

Le paysage politique togolais s’est considérablement modifié avec l’irruption du Parti National Panafricain (PNP) et de son leader charismatique Tikpi Atchadam. La main tendue à Jean-Pierre Fabre, la constitution de la coalition des 14, les succès grandissants d’une lutte du peuple pour son émancipation depuis six mois ont profondément redistribué les cartes. Les lignes de démarcation se précisent en mettant au jour les satellites du pouvoir dans la nébuleuse partis de l’opposition. Se dessine nettement autour de la coalition des 14 le visage de la majorité gouvernementale de demain. C’est un grand succès. Il convient de le mettre en exergue et de le consolider.

Longtemps recherchée, souvent vacillante, l’unité de la coalition tient depuis six mois malgré les différences idéologiques et programmatiques et les manœuvres déstabilisantes orchestrées par le régime de Lomé 2. Les soubresauts sont nombreux et les débats sans doute houleux au sein de la coalition. Les décisions sont néanmoins endossées et solidairement portées. Cela indique la grande maturité de l’opposition togolaise. Il convient de le saluer.

Les acteurs politiques togolais doivent maintenant poursuivre sur cette lancée pour éviter des lendemains funestes au peuple. La nécessité de la lutte et le but assigné par le peuple de faire chuter la dictature de Faure, ne doivent pas occulter les enjeux et les défis de demain. Il s’agit, au-delà de Faure et de sa satrapie, d’éradiquer un système politico-mafieux très structuré. Renverser le régime actuel sans éradiquer le système est aussi vain que donner un coup d’épée dans l’eau. Cela passe aussi par la proposition d’une alternative crédible. Un aggiornamento de l’opposition de gouvernement s’impose. C’est aujourd’hui qu’il faut bâtir la structure de gouvernement de demain. Le risque de voir le peuple frustré de sa victoire est réel si l’opposition togolaise se laisse rattraper par ses vieux démons de la division. Le régime cinquantenaire a l’avantage d’une structuration nette, pyramidale et unitaire même si l’unité est réalisée par les prébendes et la coercition, elle n’en demeure pas moins une structure existante avec laquelle il faudra compter et qu’il faudra endiguer. Il ne faut pas perdre de vue l’endossement du parti RPT/UNIR à l’armée tribale et surtout les moyens considérables que le pillage des ressources du pays pendant plus de 50 ans donne au régime évanescent des Gnassingbé. Le RPT/UNIR, dans un schéma d’alternance « démocratique » conservera une grande capacité de nuisance malgré une base électorale réelle de l’ordre de 10 %.

Bâtir un grand parti de gouvernement au Togo

C’est le moment pour les hommes politiques togolais de passer à un niveau de conscience et de compétence supérieure. Il faut élargir l’horizon des partis et approfondir les bases de la gouvernance future. Certes, l’observateur non avisé parlera du mariage impossible de la carpe et du lapin pour opposer de façon factice les partis comme l’ANC, le PNP ou la CDPA par exemple. Certes oui ! Ces partis ne sont pas substituables. Mais la preuve est faite depuis 6 mois que les positions sont conciliables et, pour peu que les égos se taisent, beaucoup de partis peuvent se fondre dans le creuset organisationnel que la coalition rénovée devrait mettre en place. L’unité tant recherchée est enfin acquise. Il faut absolument la traduire en structure pérenne de gouvernement. L’alternance tant désirée est aussi au prix de cette crédibilité minimale que la communauté internationale scrute à raison. Le pouvoir n’échoit qu’à ceux qui y sont proches et se sont préparés à l’exercer. Il n’est nul besoin de capter le pouvoir si les cadres de son exercice ne sont pas définis et si l’amateurisme des leaders devrait conduire à la ruine des efforts consentis par le peuple, réintroduisant ainsi la crise. Il n’est pas opportun de brandir les différences pour perpétuer l’émiettement des partis au Togo. Cela n’arrange que le régime en place. Il faut sortir du piège.

L’argument du pluralisme démocratique est un miroir aux alouettes. 114 partis pour un Togo de 56 milles Km2 et une population de sept millions d’âmes dont deux millions dans la diaspora, c’est pléthorique. La France est structurée en deux sphères gauche-droite ; les 350 millions d’américains arrivent à se retrouver entre démocrates et républicains principalement. La même structure se retrouve dans toutes les démocraties matures. La pléthore de partis politiques au Togo est donc une anomalie qui loin de dire la santé du multipartisme indique juste une pathologie démocratique créée et entretenue par la dictature pour sa survie. Il faut en sortir d’urgence.

La coalition doit désormais se structurer en Union Démocratique du Togo (UDT) comptant en son sein des courants idéologiques et programmatiques reflétant la diversité des partis d’aujourd’hui. Ces courants seront porteurs de motions et d’orientations défendues en congrès notamment et sanctionnées par un vote démocratique des adhérents. L’attention sera portée sur la recherche consensuelle et juste de la clef de répartition des instances de décision et des investitures lors des différents scrutins qui rythment la vie politique nationale. Une élection primaire pourra être organisée, chaque fois que de besoin, pour désigner au sein de l’Union le candidat le plus à même de remporter les suffrages des Togolais lors des élections majeures.

Le peuple debout pour sa liberté est invincible. Le régime de Faure Gnassingbé l’apprend à ses dépens. Encore faut-il être prêt à prendre le relais et à exercer effectivement le pouvoir. L’opposition est confrontée à un véritable effet cliquet. Il faut qu’elle prenne le parti de la complexité et de l’innovation. Tout retour à sa structure d’avant août 2017 sera contre-productif et pourra s’analyser comme une vraie trahison par le peuple qui se verra, une fois encore, frustré de sa victoire, faute de réceptacle adéquat aménagé par ses représentants. Ne l’oublions :

« Le plus digne du pouvoir est celui qui en connaît la responsabilité »

. (La Rochefoucauld)

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