Interview de Monsieur Kako NUBUKPO, Directeur Francophonie de l’Economie et du Numérique (DFEN)

Par Alex ZAKA, Envoyé spécial de Diasporas-News à Lomé (Togo)
Interview de Monsieur Kako NUBUKPO, Directeur Francophonie de l’Economie et du Numérique (DFEN)

Enseignant, ancien ministre togolais de la Prospective et de l’Évaluation des politiques publique, Kako Nubukpo est aussi un grand pourfendeur du Franc CFA, un frein – de son point de vue – à une croissance économique. Il est, depuis six mois, chargé de mettre en oeuvre toute la stratégie économique et numérique de l’espace francophone.

Diasporas-News : Lors du Sommet sur la Sûreté et la Sécurité Maritime de Lomé, avez-vous participez à une commission en tant que DFEN ?

Kako NUBUKPO : Non ! Mais ceci dit, ce Sommet suscite un grand d’intérêt pour l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) concernant le volet relatif à
l’économie bleue et son potentiel. C’est très instructif de participer aux différents ateliers en tant qu’observateur. Nous avions été invités et étions représentés par le Pr Jean-Louis ATANGANA AMOUGOU, Directeur de cabinet de madame la Secrétaire Générale Michaëlle JEAN.

Diasporas-News : Georges BALANDIER, auteur de « l’Afrique ambigüe », vient de nous quitter. Etes-vous afro-pessimiste ou optimiste ?

Kako NUBUKPO : Afro-réaliste ! Le continent a d’énormes potentialités mais comme le dit monsieur Carlos Lopez* : « nous avons trop l’habitude de célébrer nos potentialités ; il faut plutôt célébrer les réalisations concrètes ». Je suis dans le même état d’esprit ; le continent tarde à s’inscrire dans une forme de prospérité partagée.
* Secrétaire Exécutif sortant de la Commission Economique de l’ONU pour l’Afrique

Diasporas-News : Vous pensez aux ressources naturelles ou à d’autres aspects de cette potentialité ?

Kako NUBUKPO : Certes ! Mais également les ressources humaines. Cela fait maintenant quasiment un siècle que nous produisons des techniciens, des ingénieurs et des intellectuels. Malheureusement, tous les investissements que nos Etats ont consacrés à la formation ne sont pas toujours suivis d’effets pour une multiplicité de raisons : les intellectuels préfèrent rester hors d’Afrique ; une faible part du potentiel humain utilisé à cause d’un problème mauvaise gouvernance où il n’y a pas forcément une allocation optimale sur les postes
que les diplômés mériterait d’occuper.

Diasporas-News : D’après vous, nos gouvernants ont-ils vraiment pensé à l’adéquation entre la formation et l’emploi ?

Kako NUBUKPO : La question est l’orientation des économies africaines. Nous sommes restés dans une logique d’insertion primaire au sein du commerce international c’est-à-dire l’exportation de nos matières premières. Or c’est en transformant sur place qu’on crée de la valeur ajoutée et des emplois.

Diasporas-News : Il s’agit d’une contingence qu’on nous a imposée ?

Kako NUBUKPO : J’ai toujours pensé que c’était une excuse facile. C’est une réalité historique et nous sommes indépendants depuis 56 ans. Je vais être, à dessein, provocateur : on nous impose aussi la limitation des mandats, des
élections libres et transparentes ; mais nous n’hésitons pas à bafouer ces principes. En vérité, nous n’avons pas voulu ou su faire la transformation structurelle des économies africaines. En d’autres termes, nous n’avions pas accepté que dans tout processus de développement, il y a des moments difficiles ; étape intermédiaire mais incontournable pour que demain vous auriez les standards de consommation et de production à partir de l’offre locale. Et s’inscrire ainsi de manière positive dans l’économie internationale à l’instar des asiatiques.

Diasporas-News : Vous voyez une amorce de changement ou nous sommes restés figés dans ce modèle ?

Kako NUBUKPO : Les pays des Grands Lacs, en particulier le Rwanda ou l’île Maurice montrent la voie sur : la bonne gouvernance ; la prise de conscience des populations sur le fait qu’ils ont les clés de leur destin. Paradoxalement, l’Afrique francophone est la plus en retard sur sa capacité à transformer son existence, son économie et ses structures.

Diasporas-News : L’orientation souhaitée par la Secrétaire Générale Michaëlle JEAN est une Francophonie davantage tournée vers l’économie ; quelles sont donc les stratégies de l’OIF ?

Kako NUBUKPO : en 2014 au Sommet de la Francophonie à Dakar, les chefs d’Etat ont adopté une stratégie économique qui repose sur deux piliers : d’une part, microéconomique ou l’atteinte des objectifs du développement durable ; d’autre part, macroéconomique c’est-à-dire faire de la Francophonie un espace d’échanges, de prospérité et de solidarité privilégiée. Tout le défi de la Francophonie Economique et Numérique (FEN) est d’articuler les deux piliers afin que la prospérité puisse être effective.

Diasporas-News : Concernant l’économie numérique au sein de l’OIF, faut-il obligatoirement passer par les différentes étapes de la croissance économique traditionnelle ?

Kako NUBUKPO : D’abord la Francophonie, c’est 80 pays dont 57 Etats membres et 23 pays ayant un statut d’observateurs. Dans cet espace, nous avions des pays développés, des pays émergents (les pays d’Asie et du Maghreb) et des pays en développement notamment les pays d’Afrique subsaharienne. La question du numérique ne se pose pas dans les mêmes termes : pour les pays industrialisés, il s’agit de l’aboutissement logique d’un processus appelé trajectoire technologique ; de rattrapage technologique pour les pays émergents. En ce qui nous
concerne, elle peut être le prélude – il faudrait approfondir l’analyse – d’un type de croissance inédit avec des secteurs primaire et tertiaire fort au détriment d’un secteur secondaire faible. Toute la question à laquelle nous n’avions pas encore de réponse univoque c’est de savoir si l’Afrique peut sauter l’étape de l’industrialisation. Cette rupture peut se décliner différemment suivant les secteurs d’activité. Prenons l’exemple de la filière cacao. Lorsqu’on met des chocolatiers européens (suisse, belge ou français) avec des producteurs africains (togolais ou ivoirien), le numérique peut servir d’accélérateur de transactions. Les européens ont apporté une innovation sur le Chocotogo, le chocolat qui ne fond pas au soleil. Ce produit s’adapte aux
conditions agro-écologiques des pays du Sud ainsi qu’au marché local. Nous faisons, au sein de la Francophonie Economique et Numérique, le pari de ce genre de synergie à partir d’incubateurs. En d’autres termes, il s’agit de mettre en place des dispositifs institutionnels pour accompagner les jeunes pousses pour qu’elles puissent mutualiser leurs coûts, les expériences avant de passer ensuite à l’échelle.

Diasporas-News : On vante souvent les atouts de l’espace économique francophone (16% de PIB mondial, 275 millions de locuteurs), quid de la libre circulation des biens et services ? Et surtout des personnes ?

Kako NUBUKPO : Vous aviez tout à fait raison. Malheureusement la tendance lourde de la norme sécuritaire risque de plomber, pour très longtemps, cette ambition d’effectivité des quatre libertés de circulation des biens, services, capitaux et des personnes. Je crains que nous ne soyons qu’au début d’une phase de régression dans les processus d’intégration.

Diasporas-News : Au sein de l’OIF ?

Kako NUBUKPO : Pas forcément ; mais de manière générale. Nous sommes confrontés au même problème au sein de l’UEMOA*. Lorsque que vous traversiez un Etat, celui-ci estime qu’il a le droit de s’assurer du contenu de vos marchandises, de vérifier le profil des personnes à l’entrée de son territoire, de contrôler les flux des capitaux qui risquerait de financer des actes terroristes… Nous sommes aujourd’hui dans un contexte particulier de mondialisation des flux ; pour autant, on n’a jamais été aussi peu ouvert du point de vue du partage de la souveraineté.
* UEMOA : Union Economique et Monétaire Ouest-Africaine

Diasporas-News : L’arrivée de madame Michaëlle JEAN à la tête de l’OIF marque-t-elle vraiment une rupture : une francophonie résolument économique au détriment du politique ?

Kako NUBUKPO : Nous avons une tendance générale dans le monde. L’économique a tendance à prendre le pas sur le reste. Et j’engloberais le numérique dedans. En tout état de cause, cela crée de nouvelles responsabilités pour des organisations qui ont un ADN plutôt politique. En ce qui concerne l’OIF, la nouvelle équipe dirigée par madame Michaëlle JEAN ne fait qu’exécuter les résolutions prises par les chefs d’Etat lors du dernier Sommet de Dakar en novembre 2014, comme pour la stratégie numérique (à Kinshasa en 2012). Il s’agit d’une transition d’organisation mue au départ par une vocation diplomatique et politique plus affirmée. Et qu’elle se rende compte aujourd’hui que les deux dimensions évoquées n’épuisent pas la question du vivre de la jeunesse et des femmes dans l’ensemble de l’espace francophone. Sans niveau de vie décent, ni d’emplois, les gens ne pourront pas être des citoyens à part entière.

Diasporas-News : Cette problématique pourrait-elle être inscrite à l’ordre du jour de la séance plénière du prochain Sommet de chefs d’Etat à Antananarivo ?

Kako NUBUKPO : C’est totalement assumée par l’OIF puisque le thème du prochain Sommet des chefs d’Etat s’intitule : croissance partagée et développement responsable, les conditions de la stabilité du monde et de l’espace
francophone. Il s’agit d’un thème à forte résonnance économique ; elle confirme mes propos relatifs au niveau de vie des populations, la transformation structurelle des économies de l’espace francophone, le post-consensus de Washington. Et l’OIF ne peut pas rester en marge de ses questions cruciales.

Diasporas-News : Quelles sont les dotations (technique, financière…) allouées par l’OIF pour la mise en oeuvre de l’AMDE* récemment créée en septembre 2016 ?
* Agence pour le Développement Economique de Madagascar

Kako NUBUKPO : La réponse pour le moment est très simple : c’est zéro franc ! Car il s’agit d’une Agence malgache créée avec d’une part, l’appui du Forum Francophone des Affaires (FFA) qui assure la présidence du conseil d’administration
en la personne de monsieur Steve Gentili, Président de la BRED ; et d’autre part, le soutien de la Caisse de Dépôts et de Consignation (CDC) de l’Etat français.
Lors de la 1ère journée du Forum Economique Francophone (FEF) de septembre dernier, l’OIF a eu le plaisir d’héberger en son siège le lancement de l’AMDE par le président de la République malgache SEM Hery Rajaonarimampianina. Nous avons donc une forme particulière d’affection pour cette Agence, lieu de défi où se construit le développement de la Grande Ile. Notre ambition est qu’elle puisse être un prototype de ce que nous appelons la Francophonie des solutions ; l’OIF apportera son appui qui se définira incessamment. Qui plus est, Madagascar prendra – à partir du Sommet du mois de novembre – la présidence de tous les réseaux économiques de la Francophonie ; en particulier celui du ministère des Finances et celui du Commerce donc directement supervisés par chaque
ministre de tutelle malgache, et ce pendant deux ans.

Diasporas-News : Rendez-vous à Antananarivo ?

Kako NUBUKPO : Du 20 au 27 novembre avec beaucoup d’activités. Nous espérons vraiment que ce sera une belle fête !

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